7

 

 

 

Le soleil matinal entrait par les interstices des joncs. Reith et Zap 210 descendirent. Cauch était en train de prendre son petit déjeuner dehors – des biscuits d’herbe à pèlerin accompagnés d’un bouillon chaud qui sentait la marée. Il examina attentivement le couple, attachant une attention toute particulière à leurs turbans et à leur démarche.

— Ce n’est pas trop mal, déclara-t-il. Mais vous avez tendance à oublier mes instructions. Dandine-toi davantage, mon enfant. Secoue mieux les épaules. Rappelez-vous que, à partir du moment où vous quitterez le pavillon, vous serez des Hedaïjhans ! Au cas où quelqu’un aurait des soupçons et où il y aurait des curieux aux aguets…

Le repas terminé, tous trois s’engagèrent dans l’allée d’ouïngas qui se dirigeait vers le nord. Reith et Zap 210 ressemblaient autant à des Hedaïjhans que leurs turbans, leurs châles et leur démarche saccadée le permettaient. Ils arrivèrent devant deux chariots tirés par des bêtes que Reith n’avait encore jamais vues : des animaux à la robe grise, munis de huit longues pattes, qui piaffaient avec des mouvements élégants et précis. Cauch grimpa à bord du premier véhicule, où ses compagnons le rejoignirent, et le convoi quitta Zsafathra.

La route s’enfonçait dans un paysage marécageux semé de bouquets de roseaux et de plantes aquatiques, avec, ici et là, une souche noire et isolée aux longues vrilles verdâtres. Cauch examinait attentivement le ciel, tout comme les Zsafathriens du chariot qui suivait.

— Qu’est-ce que tu regardes ? lui demanda enfin Reith.

— Il arrive parfois que l’on soit inquiété par des oiseaux de proie qui viennent de ces collines, là-bas. En fait, tu vois justement ici une de leurs sentinelles. (Il tendit le doigt vers une tache noire qui voletait au sud. Le volatile devait avoir à peu près la taille d’un busard.) Ils ne vont pas tarder à nous attaquer, enchaîna le vieillard sur un ton résigné.

— Cela n’a pas l’air de beaucoup t’alarmer.

— Nous savons comment nous y prendre avec ces oiseaux.

Cauch se retourna et agita le bras. Puis il accéléra et la distance qui séparait leur véhicule de celui qui suivait augmenta. Quelque cinquante ou soixante oiseaux aux ailes battantes surgirent dans le ciel. Quand ils se furent rapprochés, Reith constata que chacun d’eux tenait dans son bec deux pierres grosses comme la moitié d’une tête d’homme et, mal à l’aise, il se tourna vers Cauch :

— Que fabriquent-ils avec ces rochers ?

— Ils les font tomber avec une extraordinaire précision. Si tu te tenais debout sur la route et qu’une trentaine de ces volatiles passaient au-dessus de toi à cinq cents pieds d’altitude comme c’est leur habitude, les pierres te réduiraient en bouillie.

— Je suppose que vous avez trouvé un moyen de les effrayer pour les chasser ?

— Non… absolument pas.

— Alors, vous vous arrangez pour leur faire perdre leur précision ?

— C’est tout le contraire ! Nous sommes fondamentalement un peuple passif et nous nous efforçons de déconcerter nos ennemis pour les vaincre. T’es-tu demandé pourquoi les Khors nous laissent tranquilles ?

— C’est une question qui ne m’est pas venue à l’esprit.

— Quand ils nous attaquent – et ils ne l’ont pas fait depuis six cents ans – nous battons en retraite et, d’une façon ou d’une autre, nous nous introduisons dans leurs bois sacrés. Là, nous nous livrons à des profanations – les plus simples, les plus naturelles et les plus banales qui soient. Dès lors, ils ne peuvent plus utiliser les bosquets pour procréer et il leur faut émigrer ou périr. Je reconnais que nos moyens de rétorsion sont peu délicats, mais ils illustrent toute notre philosophie de la guerre.

— Mais ces oiseaux ? fit Reith, pas tellement rassuré, en contemplant la harde qui approchait. Cette stratégie ne doit guère être efficace contre eux, je présume ?

— Sans doute, encore que nous n’en ayons jamais fait l’expérience. Là, notre stratégie est différente : nous ne faisons strictement rien.

Les oiseaux s’élevèrent soudain dans les cieux, juste devant eux. Obéissant aux injonctions de Cauch, l’animal de trait se mit à galoper en faisant des zigzags. L’un après l’autre, les volatiles lâchèrent leurs pierres, qui tombèrent sur la route, derrière le chariot.

— Ces oiseaux, comprends-tu, sont seulement capables d’évaluer la position d’une cible immobile. Dans ce cas, leur précision se retourne contre eux.

Leurs munitions épuisées, les oiseaux repartirent vers les montagnes en poussant des croassements de déception.

— Selon toute probabilité, ils vont revenir avec de nouvelles pierres, reprit Cauch. As-tu remarqué que la route surplombe de quatre bons pieds le marais qui l’entoure ? C’est là le résultat du travail accompli par ces oiseaux au cours des siècles. Ils ne sont dangereux que si l’on s’arrête pour les regarder.

Les chariots s’enfoncèrent dans une forêt d’arbres aux troncs brunâtres et cireux, grouillants de petites créatures ébouriffées, moitié araignées et moitié singes, qui sautaient de branche en branche en exhalant des glapissements rauques et en bombardant les voyageurs de brindilles. À la forêt succéda une plaine hérissée de tertres couleur de miel. Le convoi se dirigea vers deux cheminées volcaniques flanquant un antique château désagrégé par le temps ; jadis, il avait été un centre de cultes hermétiques mais maintenant, selon les dires de Cauch, il n’était plus peuplé que de goules.

— De jour, on ne les voit pas, mais, la nuit, les vampires viennent rôder jusqu’aux faubourgs d’Urmank. Parfois, les Thangs en prennent au piège pour les exhiber lors du carnaval.

La route s’insérait entre les pitons. Bientôt, Urmank apparut aux yeux des voyageurs – fouillis anarchique de hautes et étroites maisons de bois noir, de tuiles et de pierre brune. Une demi-douzaine de bateaux à l’ancre se balançaient paisiblement le long du quai derrière lequel se trouvaient la place du marché et le bazar auquel des oriflammes orange et vert donnaient un air de fête. Un mur de brique en mauvais état entourait le souk, délimitant un amas de cabanes de torchis : apparemment, le quartier des parias.

— Et voici Urmank ! s’exclama Cauch. La ville des Thangs. Ils ne sont pas difficiles et se moquent bien des visiteurs qui vont et viennent du moment que, lorsqu’ils repartent, ceux-ci aient moins de sequins qu’en arrivant.

— En ce qui me concerne, ils seront désappointés, rétorqua Reith. J’ai bon espoir, au contraire, de gagner des sequins, d’une manière ou d’une autre.

Cauch lui lança un regard de côté où l’on pouvait lire un certain émerveillement.

— Tu as l’intention d’extorquer des sequins aux Thangs ? Si tu possèdes un don aussi miraculeux, je t’en supplie, fais-le-moi partager ! Les Thangs nous escroquent avec une si belle régularité depuis toujours qu’ils considèrent que cette pratique est un véritable droit patrimonial. Crois-moi, à Urmank, il faut se méfier !

— S’ils vous escroquent, pourquoi faites-vous donc des affaires avec eux ?

— Cela semble effectivement absurde, admit le vieillard. Après tout, nous pourrions construire un bateau et nous rendre à Hedaïjha, aux Erges Verts, à Coad. Mais nous sommes des pervers. Cela nous amuse de nous rendre à Urmank, où les Thangs nous fournissent des distractions. Regarde… Tu vois, là-bas, cette tente marron et orange ? C’est là où ont lieu les combats aux échasses. Plus loin, ce sont les jeux de chance où le visiteur laisse invariablement plus qu’il ne gagne. Urmank représente un défi pour Zsafathra. Nous espérons toujours finir par être plus malins que les Thangs.

— En combinant nos efforts, peut-être arriverons-nous à obtenir un profit. En tout cas, je peux voir les choses avec un œil neuf.

Cauch haussa les épaules avec indifférence.

— Depuis des temps immémoriaux, les Zsafathriens essayent de faire la pige aux Thangs. Ceux-ci ont une formule : d’abord, la perspective d’un bénéfice rapide nous allèche, et puis, quand nous avons sorti nos bons sequins, l’espoir s’estompe… Mais nous allons commencer par nous rafraîchir. L’Auberge du Marin Chanceux s’est révélée satisfaisante par le passé. Dans la mesure où tu es avec moi, tu ne risques ni de te faire agresser, ni d’être enlevé, ni d’être vendu comme esclave. Mais protège ton pécule. Quand il s’agit d’argent, les Thangs sont intraitables.

 

Reith, depuis qu’il était sur Tschaï, n’avait encore rien vu de comparable à l’ameublement de la salle commune de l’Auberge du Marin Chanceux. Des chaises angulaires aux montants de bois étaient rangées devant les murs de brique chaulés. Dans des niches étaient disposés des aquariums où évoluaient des vers aquatiques iridescents. Le maître des cérémonies portait un caftan marron boutonné par-devant, une calotte noire, des babouches noires et des protège-doigts noirs. Son expression était débonnaire et ses manières suaves. Il montra à Reith deux chambres mitoyennes meublées d’un lit, d’une table de chevet et d’une lampe. La somme demandée – trois sequins – comprenait la fourniture de linge de corps et de pommade pour les pieds. Le Terrien la trouva raisonnable et en fit la remarque à Cauch.

— Oui, dit ce dernier. Trois sequins, ce n’est pas cher. Mais je te conseille de ne pas utiliser cette pommade. C’est là une commodité nouvelle et, à ce titre, elle doit éveiller les soupçons. Peut-être tachera-t-elle les boiseries et, du coup, on te réclamera un dédommagement. À moins qu’elle ne contienne un produit urticant dont l’antidote te sera facturé cinq sequins le gramme.

Cauch ne s’était pas gêné pour parler tout haut : le fonctionnaire fut secoué d’un rire silencieux – il ne semblait pas vexé.

— Pour une fois, ton scepticisme de vieux Zsafathrien est exagéré. Nous avons récemment dû accepter une grosse quantité de fortifiants et de pommades en guise de paiement et nous mettons tout simplement ces articles à la disposition de notre clientèle. Si tu as besoin d’un diurétique ou d’un vermifuge, nous te le fournirons pour un prix symbolique.

— Pour le moment, il ne me faut rien, répondit Cauch.

— Et tes amis Hedaïjhans ? Une petite purge de temps en temps, c’est excellent. Et cela leur coûtera trois fois rien. Vraiment non ? Soit ! Si vous voulez dîner, je vous recommande les Délices de la Terre et de la Mer. C’est à deux pas d’ici, à droite, sur le quai.

— J’y ai déjà mangé. Ce que l’on m’a servi aurait coupé l’appétit à une goule du Haut Château. Nous achèterons du pain et des fruits au marché.

— En ce cas, ayez donc l’amabilité de faire vos emplettes chez mon neveu. Il tient boutique juste en face du dépilatoire.

— Nous examinerons sa marchandise, fit Cauch en sortant, suivi de Reith et de Zap 210. Le Marin Chanceux est un établissement relativement honnête. Pourtant, comme vous voyez, il faut se montrer méfiant. La dernière fois que j’y suis venu, un orchestre de musiciens donnait un concert dans la salle commune. Je me suis arrêté un moment pour l’écouter et, quand j’ai réglé ma note, on m’avait facturé quatre sequins de supplément. Quant à ce laxatif qu’ils offrent pour rien ou pour pas grand-chose… c’est parfait. Seulement, la même proposition a un jour été faite à mon grand-père, qui l’a acceptée. Un peu plus tard, il a constaté que la porte des lieux d’aisance était fermée et que l’on exigeait une taxe d’usage. En définitive, la médecine lui a coûté gros. Il est prudent, quand on a affaire aux Thangs, de considérer la situation sous tous les angles.

Tous trois suivirent le quai. Reith considérait les bateaux avec intérêt. C’étaient toutes de petites felouques ventrues, hautes de proue et de poupe, gréées de voiles et munies de propulseurs électriques en cas de calme plat. Devant chaque navire se trouvait une pancarte indiquant son nom, son port de destination et la date d’appareillage.

Cauch toucha le coude de Reith.

— Montrer trop d’intérêt aux bateaux risque d’être imprudent.

— Pourquoi ?

— À Urmank, il est toujours judicieux de dissimuler sa pensée.

Reith examina le quai.

— Nous ne sommes apparemment pas suivis. Et, si nous le sommes, un éventuel suiveur pensera que je dissimule et que j’envisage de m’enfoncer à l’intérieur des terres.

— À Urmank, la vie réserve bien des surprises à celui qui agit à l’étourdie, soupira Cauch.

Le Terrien s’arrêta devant une pancarte et lut à haute voix :

— Le Nhiahar. Destination : Ching, les Îles Noires, la côte sud du Schanizade, Kazaïn. Attends-moi un moment…

Reith gravit l’échelle de coupée et s’approcha d’un homme maigre, au teint sombre, qui portait un tablier de cuir.

— Où est le capitaine, je te prie ?

— C’est moi.

— Combien demanderais-tu pour transporter deux personnes à Kazaïn ?

— Pour une cabine de classe A, quatre sequins par tête et par jour, y compris la nourriture. Le voyage prend généralement trente-deux jours. Cela fait donc, au total, deux cent cinquante-six sequins pour deux.

Reith se montra surpris de l’importance de la somme mais le capitaine ne se laissa pas fléchir et le Terrien redescendit à terre.

— Il me faudrait un peu plus de deux cent cinquante sequins, annonça-t-il à Cauch.

— Ce n’est pas une somme impossible à trouver. Un travailleur zélé gagne quatre ou même six sequins par jour. Les porteurs sont toujours très demandés sur les quais.

— Et les jeux ?

— Ils sont là-bas, à côté du bazar. Je n’ai pas besoin de te préciser que tu n’auras guère de chance de l’emporter sur les professionnels thangs sur leur propre terrain.

Ils débouchèrent sur une place pavée de dalles carrées rose saumon.

— Il y a mille ans, le tyran Przélius construisit ici une vaste rotonde. Il n’en reste plus que le sol. Voici les échoppes de produits alimentaires. Là, on vend des vêtements et des sandales. Plus loin, des baumes et des essences…

Tout en parlant, Cauch désignait du doigt les éventaires sur lesquels s’empilaient les marchandises les plus diverses : des denrées, des tissus, des cuirs, des mélanges d’épices terreux, des étains et des cuivres, des feuilles, des blocs, des tiges et des barres de fer noir, de la verrerie et des lampes, des parchemins magiques et des fétiches. Derrière les vestiges de la rotonde et ses boutiques plus ou moins désordonnées se dressaient des tentes orange devant lesquelles des fillettes dansaient au son des flûtes et des cymbales. Les unes portaient des robes de mousseline, d’autres avaient la poitrine nue. Quelques-unes, qui n’étaient pas nubiles depuis plus d’un an ou deux, n’avaient que leurs sandales. Zap 210 les regarda avec stupéfaction ; puis, haussant les épaules, elle se détourna, l’air sidéré.

Une sourde mélopée attira l’attention de Reith. Des parois de toile masquaient une petite arène d’où monta soudain un chœur de huées et de grognements.

— C’est le jeu des échasses, lui expliqua Cauch. Apparemment, l’un des champions est tombé et nombre de parieurs ont perdu.

Au passage, Reith aperçut quatre individus montés sur des échasses de trois mètres qui s’observaient avec circonspection. L’un d’eux lança l’une de ses échasses en avant ; l’autre assena à un adversaire un coup de gourdin matelassé ; un troisième, pris par surprise, oscilla, réussissant miraculeusement à conserver son équilibre, tandis que les autres le poursuivaient en sautillant comme un trio de grotesques charognards.

— Les amateurs d’échasses sont pour la plupart des tailleurs de mica de la Montagne Noire, dit Cauch. L’étranger qui mise à chaque reprise pourrait tout aussi bien flanquer son argent dans un trou. (Il secoua tristement la tête.) Et pourtant, l’espoir est tenace. Le beau-père de mon frère a gagné quarante-deux sequins à la course aux anguilles, il y a je ne sais combien d’années. Je dois préciser que, les deux jours précédents, il avait brûlé de l’encens et imploré l’intercession divine.

— J’aimerais bien voir une course d’anguilles. Si l’intercession divine se solde par un bénéfice de quarante-deux sequins, notre intelligence devrait, à elle seule, nous en procurer autant, voire davantage.

— C’est par là… derrière la baraque des marmousettes.

Au moment où Reith allait demander à son guide ce qu’était la baraque des marmousettes, une gamine hilare arriva en courant, lança un coup de pied dans le mollet du Terrien, fit un écart, grimaça et se précipita à l’intérieur de la baraque en question. Reith la suivit des yeux, tout à la fois étonné et furieux.

— Pourquoi a-t-elle fait cela ?

— Viens… Je vais te montrer.

Ils entrèrent dans la baraque. L’enfant, debout sur une estrade qui se dressait une dizaine de mètres plus loin, poussa un cri goguenard, affreusement rocailleux, à leur vue. Un Thang entre deux âges, la mine suave et le visage barré d’une moustache soyeuse, était installé derrière le comptoir.

— Pouah ! Quelle impertinence ! s’exclama-t-il. Vous ne trouvez pas ? Tenez… Vous devriez la lui faire payer cher. Ces boulettes de boue valent dix unités pièce. Les paquets de crottes coûtent un sequin les six et les pique-teignes un sequin les cinq.

— Ah, ah ! ricana la gamine. Je n’ai pas à m’en faire ! Il ne pourrait même pas lancer une pierre à cette distance !

— Allez-y, monsieur, donnez-lui une leçon ! Que choisissez-vous ? Les boulettes de boue ? Les crottes dégagent une puanteur atroce et elle en a horreur. Quant aux pique-teignes… elle regrettera amèrement son audace.

— Montez donc sur l’estrade, répliqua Reith. Vous me servirez de cible.

— Dans ce cas, ce sera le double du prix, monsieur.

Reith sortit, sous les brocards de la mioche et du tenancier.

— Tu as eu raison de t’abstenir, fit Cauch. Il n’y a pas le moindre sequin à glaner dans cette baraque.

— L’homme ne vit pas seulement de pain… Mais cela ne fait rien. Je voudrais voir ces courses d’anguilles.

— C’est à deux pas.

Ils se dirigèrent vers le mur vétuste, en partie affaissé, qui séparait le bazar de la Vieille Ville. À l’extrémité de l’esplanade, presque dans l’ombre de la muraille, était installé un comptoir affectant la forme d’un U entouré par une nuée d’hommes et de femmes dont beaucoup portaient des vêtements étrangers. Entre les deux branches de l’U, il y avait un socle de ciment supportant une citerne de bois de près de deux mètres de diamètre et de soixante centimètres de haut. Elle était munie d’un couvercle monté sur charnières et s’écoulait dans une rigole couverte aboutissant à un bassin de verre. Toute l’attention des joueurs était rivée sur ce bassin. Reith vit une anguille verte jaillir du réservoir. Elle arriva dans le bassin, bientôt suivie par deux ou trois autres anguilles de couleurs différentes.

— C’est encore le vert qui gagne ! hurla le bonimenteur d’une voix angoissée. La chance est avec le vert ! Cachez vos mains derrière l’écran jusqu’à ce que j’aie fini de payer les gagnants. Quel coup dur pour moi ! Vingt sequins pour ce monsieur de Jadarak qui n’en a misé que deux. Dix pour cette dame de la côte d’Azot qui a risqué un sequin en jouant la même couleur que son chapeau ! Comment ? C’est tout ? Il n’y en a plus ? Eh bien, somme toute, je n’ai pas été aussi malchanceux que je le craignais. (Le forain rafla les sequins posés sur les autres couleurs.) Une nouvelle course va commencer. Faites vos jeux ! Les mises doivent être franchement placées sur la couleur choisie pour éviter tout malentendu. Aucune limite n’est imposée. Pariez à votre guise à concurrence de mille sequins car tout mon capital et toutes mes réserves n’excèdent pas dix mille sequins. La banque a déjà sauté cinq fois et je suis toujours sorti de la misère pour rendre service aux joueurs d’Urmank. N’est-ce pas vraiment là du dévouement ?

Tout en parlant, il avait récupéré ses anguilles dans une épuisette. Il tira sur une corde qui, passant sur une poulie, ouvrait le réservoir. Reith s’avança et examina l’intérieur du récipient. Le montreur d’anguilles n’éleva aucune objection :

— Regarde tout ton content, mon brave. Le seul mystère qu’il y a ici, ce sont les anguilles elles-mêmes. Si je pouvais déchiffrer leur secret, je serais un homme riche à l’heure qu’il est !

À l’intérieur du réservoir, il y avait une chicane délimitant un canal hélicoïdal qui, partant du centre, aboutissait après maints méandres au toboggan de sortie. Le vivier central était équipé d’une porte à claire-voie que le bateleur rabattit avant d’y enfermer ses anguilles. Cela fait, il referma le couvercle de la cuve.

— Et voilà ! Tu as vu ! Les anguilles se déplacent au hasard, aussi librement que dans les rivières où elles sont nées. Elles tournoient, elles font la course, elles cherchent la lumière. Lorsque j’ouvre la porte, elles se précipitent. Laquelle arrivera la première dans le bassin ? Qui le sait ? C’est la verte qui a gagné tout à l’heure. Gagnera-t-elle encore un coup ? Faites vos jeux, messieurs, faites vos jeux ! Oh la la ! Un grand personnage a généreusement misé sur le gris et le mauve. Dix sequins sur chaque couleur. Mais que vois-je ? Un sequin pourpre sur le pourpre ! Qu’on se le dise ! Une noble dame du pays Bashaï a misé cent unités sur le pourpre ! En gagnera-t-elle mille ? Seules les anguilles le savent.

— Moi aussi, souffla Cauch à l’oreille de Reith. Elle ne gagnera pas. L’anguille pourpre va traînasser sur tout le parcours. Je prédis que ce sera le blanc ou le bleu qui gagnera.

— Comment peux-tu le dire ?

— Personne n’a parié sur le bleu et il n’y a qu’une mise de trois sequins sur le blanc.

— C’est exact, mais comment les anguilles peuvent-elles le deviner ?

— Tout le mystère est là, comme l’a dit le montreur d’anguilles.

Reith se tourna vers Zap 210 :

— Est-ce que tu comprends comment il arrive à contrôler ses anguilles pour faire son bénéfice ?

— Cela me dépasse entièrement.

— Il va falloir réfléchir à ce problème. J’aimerais assister à une autre course. Et, dans l’intérêt de la recherche, je vais miser un sequin sur le bleu.

— Faites vos jeux ! vociféra le forain. Et, s’il vous plaît, faites attention ! Lorsque des sequins chevauchent deux couleurs, ils sont réputés misés sur la perdante. Personne ne parie plus ? Très bien ! Veuillez mettre vos mains derrière l’écran. Rien ne va plus ! C’est parti !

Le montreur d’anguilles fit un pas vers la citerne et actionna un levier qui, selon toute vraisemblance, servait à ouvrir la chicane du déflecteur spiral.

— Et allons-y ! Les anguilles se battent pour retrouver le jour. Elles cabriolent joyeusement ! Ça y est… Elles dégringolent dans le toboggan ! Laquelle l’emportera ?

Les joueurs tendaient le cou. Une anguille blanche surgit dans le bassin récepteur.

— Aïe ! gémit l’aboyeur. Comment puis-je espérer gagner ma vie avec des anguilles aussi peu coopératives ? Ce Gris dont l’escarcelle est déjà pleine ramasse vingt sequins. Tu es un marin, n’est-ce pas ? Et dix à ce jeune et noble marchand d’esclaves de Cap Braise. Je paye ! Je paye ! Mais où est mon profit ? (Il mit le sequin qu’avait joué Reith dans son plateau.) Et maintenant, préparons-nous pour la course suivante !

Reith se tourna vers Cauch et secoua la tête.

— C’est vraiment déroutant. Allons-nous-en maintenant.

Ils déambulèrent dans le bazar jusqu’au moment où 4269 de La Carène bascula dans le ciel. Ils regardèrent une loterie, s’intéressèrent à un jeu consistant à assembler entre elles des pièces de forme irrégulière. Il y avait d’autres attractions plus ou moins banales. Le crépuscule tomba et tous trois se rendirent dans un petit restaurant proche de leur auberge où on leur servit du poisson accompagné d’une sauce rouge, du pain fait de farine d’herbe à pèlerin et une salade de légumes marins ; ils burent une flasque de vin noire et ventrue.

— Le seul domaine où l’on peut faire confiance aux Thangs, c’est la table, déclara Cauch. Quand il s’agit de cuisine, ils sont loyaux. Mais pourquoi cette particularité ? Cela m’échappe.

— Ce qui prouve bien qu’il est impossible de juger quelqu’un sur sa table, fit Reith.

— Comment juger son semblable ? demanda alors Cauch d’un air cauteleux. Sur quoi te bases-tu, toi, par exemple ?

— Il y a en tout cas une chose dont je suis sûr : c’est que la première impression est toujours trompeuse.

Cauch, fronçant le sourcil, dévisagea son compagnon d’un air intrigué.

— Tu as raison… Il est bien possible que ce soit vrai. Ainsi, toi, tu n’es sans doute pas le desperado sans entrailles que tu parais être de prime abord.

— On a déjà porté sur moi des appréciations moins nuancées. L’un de mes amis affirme que je donne l’impression de venir d’un autre monde.

— Bizarre que tu dises cela, remarqua le vieillard. Une étrange rumeur est parvenue à Zsafathra selon laquelle tous les hommes ont pour berceau une lointaine planète, un peu comme le prétendent les Ardents Attentistes yao, et ne seraient pas issus de l’union de l’oiseau sacré xyxyl et de Rhadamth, le démon marin. De plus, on dit que des êtres venus de cette lointaine planète sillonnent actuellement l’antique Tschaï, accomplissant de remarquables exploits : ils ont défié les Dirdir, défait les Chasch et convaincu les Wankh de partir. Un vent de nouveauté souffle sur Tschaï. Quelque chose est en train de changer. Que penses-tu de tout cela ?

— Ces bruits ne me paraissent pas totalement absurdes.

— Une planète d’hommes, fit Zap 210 d’une voix contenue, ce serait un monde encore plus étrange et encore plus sauvage que Tschaï.

— C’est tout à fait problématique et n’a rien à voir avec notre situation présente, laissa tomber Cauch sur un ton pédant. Le secret de la personnalité est chose trompeuse. Tenez… Considérez le trio que nous formons : un honnête Zsafathrien et deux vagabonds moroses qui errent comme feuilles au vent sous le souffle du destin. Qu’est-ce qui nous incite à ces errances désespérées. Qu’y a-t-il à y gagner ? Personnellement, je ne suis jamais allé plus loin que le Cap Braise. Et pourtant, cela ne me fait ni chaud ni froid. Quand je vous regarde, je me pose des questions. La jeune fille a peur. L’homme est sans pitié. Elle ne comprend pas les mobiles qui l’animent et il l’entraîne là où elle redoute d’aller. Pourtant, si elle en avait la possibilité, rebrousserait-elle chemin ?

Zap 210 se détourna sous le regard insistant de Cauch. Reith réussit tant bien que mal à sourire.

— Sans argent, nous n’irons pas bien loin.

— Bah ! rétorqua Cauch, brusquement. Si c’est la seule chose qui te manque, je connais un remède. Il y a un combat une fois par semaine. Justement, Otwile, le champion, est à côté.

Du menton, Cauch désigna un homme totalement chauve qui mesurait facilement deux mètres dix, avait des épaules et des cuisses massives et une taille de guêpe. Solitaire et maussade, le colosse contemplait le quai en sirotant son vin.

— C’est un grand champion. Il a même combattu un Chasch Vert, une fois, et est parvenu à tenir bon. À la fin, il s’en est tiré vivant.

— À combien se montent les bourses ? s’enquit Reith.

— Celui qui tient cinq minutes gagne cent sequins. En outre, il touche vingt sequins par os brisé. Otwile peut rapporter gros en peu de temps.

— Et si le challenger le jette hors du ring ?

Les lèvres de Cauch se plissèrent.

— Aucune prime n’est prévue : un tel exploit est tenu pour impossible. Mais pourquoi cette question ? Songerais-tu à te mesurer à lui ?

— Pas moi. Il me faut trois cents sequins. Supposons que je reste cinq minutes. J’en toucherais cent. À vingt sequins pièce, il faudrait que j’aie dix os cassés pour faire le compte.

Cauch parut déçu.

— As-tu un autre plan ?

— Je n’arrête pas de repenser à ces courses d’anguilles. Comment leur maître peut-il les contrôler à trois mètres de distance alors qu’elles dégringolent dans un toboggan masqué ? Cela me semble extraordinaire.

— Effectivement. Depuis des années, les gens de Zsafathra se défont de leurs bons sequins en partant du principe qu’il est impossible de les contrôler.

— Changent-elles de couleur selon les circonstances ? C’est infaisable… impensable ! Leur maître les stimule-t-il télépathiquement ? Je considère que c’est invraisemblable.

— Je n’ai pas de théorie plus solide à te proposer, répondit Cauch.

Reith passa de nouveau en revue la procédure employée par le montreur d’anguilles :

— Il soulève le couvercle de la citerne. L’intérieur est visible. Il n’y a pas plus de trente centimètres d’eau. Les anguilles sont placées dans le vivier central et le couvercle est rabattu. Avant que les jeux ne soient faits. Et pourtant, tout laisse penser que le forain contrôle les mouvements de ses poissons.

Cauch émit un ricanement sardonique.

— Et tu crois toujours pouvoir gagner de l’argent aux courses d’anguilles ?

— J’aimerais bien examiner les lieux encore une fois.

Le Terrien se leva.

— Maintenant ? Les courses sont terminées. Elles ne reprendront que demain.

— Cela ne fait rien. Je voudrais jeter un coup d’œil. C’est à cinq minutes.

— À ta guise.

 

Tout était désert autour de la baraque et la seule source lumineuse était la lueur lointaine des réverbères du bazar. Après l’animation de la journée, la table, la citerne et le toboggan paraissaient étrangement silencieux.

— Qu’y a-t-il de l’autre côté ? demanda Reith en désignant la cloison.

— La Vieille Ville. Et, derrière, les mausolées où les Thangs déposent leurs morts… Ce n’est pas un endroit à visiter la nuit.

Reith examina le toboggan, le réservoir et le couvercle, qui était cadenassé. Il se tourna vers Cauch :

— À quelle heure commencent les courses ?

— À midi pile.

— Je reviendrai demain matin.

— Ah bon ? s’exclama pensivement Cauch en jetant un regard en coulisse à son compagnon. Tu as une théorie ?

— Disons un soupçon. Si…

Il fit volte-face car Zap 210 venait de lui empoigner le coude.

— Là-bas ! murmura-t-elle en désignant quelque chose du doigt.

Deux silhouettes emmitouflées dans des houppelandes noires, coiffées d’un capuchon noir, glissaient de l’autre côté de l’esplanade.

— Des Gzhindra, dit la jeune fille.

— Rentrons à l’auberge, fit Cauch d’une voix inquiète. Il est imprudent de se promener la nuit dans Urmank.

Cauch monta immédiatement dans sa chambre et Reith escorta Zap 210 jusqu’à la sienne. Elle rechigna à entrer.

— Que t’arrive-t-il ? lui demanda le Terrien.

— J’ai peur.

— De quoi ?

— Les Gzhindra nous suivent.

— Ce n’est pas sûr. C’en étaient peut-être d’autres, ces deux-là.

— Peut-être… mais peut-être pas.

— N’importe comment, ils n’entreront pas chez toi.

Zap 210 n’était toujours pas convaincue, et Reith reprit :

— Je couche à côté. Si jamais quelqu’un vient t’importuner, tu n’auras qu’à crier.

— Et s’ils commencent par te tuer, toi ?

— Je ne vois pas si loin. Si demain matin je suis mort, refuse de payer la note.

Il caressa les boucles brunes de sa compagne d’un geste rassurant.

— Bonne nuit.

Il ferma la porte et attendit que Zap 210 eût poussé le verrou, puis entra dans sa propre chambre. Malgré les assurances de Cauch, il examina minutieusement les planchers, les murs et le plafond. N’ayant rien découvert d’insolite, il baissa la veilleuse et s’allongea sur le lit.